La bibliothèque de Pierre Bergé aux enchères

Dès décembre 2015, Pierre Bergé & associés proposera aux enchères, en association avec Sotheby’s, la bibliothèque personnelle de Pierre Bergé.

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La Bibliothèque de Pierre Bergé, pages d’une vie singulière.

« Si j’avais à revivre le passé, je revivrais comme j’ai vécu, ni je ne plains le passé, ni je ne crains l’avenir » Montaigne

Rassemblant quelques 1600 livres, partitions musicales et manuscrits précieux du XVe au XXe siècle, cette collection fera l’objet d’une exposition itinérante d’une centaine de pièces à Monaco, New York, Hong Kong et Londres au cours de l’été et de l’automne 2015.

Le 11 décembre, la première partie sera vendue à Paris à l’Hôtel Drouot, sous le marteau d’Antoine Godeau.

Cette première vente offrira un florilège de plus de cent cinquante pièces d’intérêt littéraire couvrant six siècles, depuis l’édition princeps des Confessions de saint Augustin, imprimée à Strasbourg vers 1470, jusqu’au Scrap Book 3 de William Burroughs, paru en 1979.

Les ventes thématiques qui suivront en 2016 et 2017 proposeront également des ouvrages littéraires, coeur de la collection, mais aussi des livres de botanique et sur l’art des jardins, la musique ou les grands débats philosophiques et politiques.

Les experts sont Stéphane Clavreuil, Benoît Forgeot et Michel Scognamillo.

Portrait d’une vie
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Bernard Buffet, Jean Giono, Pierre Bergé, 1950 ©Aline Giono

La bibliothèque de Pierre Bergé restitue l’itinéraire d’une vie singulière. Jeune homme épris de littérature, il a quitté La Rochelle la veille de ses examens du baccalauréat, impatient d’écrire le roman de sa vie. Guidé au départ par des écrivains qui furent à la fois des maîtres et des amis, tels Pierre Mac Orlan, Jean Cocteau ou Jean Giono, l’éphémère courtier en livres s’est peu à peu pris de passion pour la collection. Ainsi, le lecteur est-il devenu bibliophile, s’attachant aux textes comme à la qualité des exemplaires – tirages sur grands papiers, reliures contemporaines de l’édition, annotations, etc.

Les quelque 1 600 ouvrages qui constituent sa collection fonctionnent en rhizome et se répondent en écho au gré des dédicaces et des provenances croisées, révélant les chemins parfois insoupçonnés qui relient les hommes comme les idées.

“On parlera d’un goût Bergé, comme on parle d’un goût Noailles” dit un jour Yves Saint Laurent.

Si la dispersion des collections d’œuvres d’art et de mobilier en 2009 confirma la prédiction du couturier, la bibliothèque en apportera une nouvelle preuve, peut-être plus marquée car plus intime.

Ce « goût Bergé » s’incarne d’abord dans le choix, à rebours de l’esprit d’accumulation, un choix assuré par un œil , des fidélités et une prédilection pour les objets vivants, marqués par la trace des provenances successives, des liens entre les différents acteurs de la vie intellectuelle et artistique. Fidèle à la maxime de Stirner selon laquelle « Il n’y a pas de liberté, il n’y a que des hommes libres », le collectionneur s’est en effet affranchi de tout passage obligé, de tout best of, n’obéissant qu’à ses

préférences, ses admirations comme ses aversions. Et si le goût Bergé a un sens, c’est celui de cette sélection rigoureuse, sévère parfois, au service d’une passion pour la chose écrite et imprimée. Ainsi découvre-t-on l’exemplaire des Maximes de Chamfort fébrilement annoté par Stendhal, un roman libertin de la bibliothèque du marquis de Sade, la Notice littéraire sur Théophile Gautier offerte par son auteur, Charles Baudelaire, à Gustave Flaubert, ou l’édition originale de L’Ile au trésor (Treasure Island, 1883) ayant appartenu à William Ernest Henley, ami de Robert Louis Stevenson et modèle du personnage de Long John Silver. C’est aussi une « bibliothèque monde » sans distinction de cultures, Pierre Bergé ayant traqué les œuvres  de ses auteurs de prédilection dans leurs langues originelles. D’où la présence de nombreux Russes (Pouchkine, Gogol, Tolstoï, Dostoïevski, Tourgueniev, Maïakovski,etc.), des Américains Edgar Poe, Walt Whitman ou Gertrude Stein, de Britanniques, de Shakespeare à Joyce, d’Italiens (Dante, Pétrarque, Le Tasse, Casanova, Svevo, etc….), de Cervantès, des Portugais Camoens et Pessoa, ou de nombreux écrivains, poètes et philosophes germanophones tels que Grimm, Kleist, Schopenhauer, Hölderlin, Goethe, Schiller, Georg Trakl, Walter Benjamin ou Paul Celan.

Aventurier, homme d’affaires autant que de convictions, Pierre Bergé nourrit selon sa biographe « un culte de l’objet rare », culte « qu’il a célébré toute sa vie » (Béatrice Peyrani, Le Faiseur d’Etoiles) – un culte païen où se mêlent rigueur et plaisir car, comme le confie le bibliophile : « Collectionner des livres, comme des objets d’art, m’a toujours apporté les plus grandes joies : cela requiert de l’exigence et cela nous permet de rester en éveil et d’apprendre ! »

Longtemps tenue secrète, cette bibliothèque dévoilera une facette méconnue de celui qui a dédié sa vie à toutes les formes de création, véritable mise à nue d’un parcours éminemment littéraire dans lequel le livre sous toutes ses formes a joué un rôle premier.

Une invitation au voyage : six siècles de littérature

Le 11 décembre 2015, la première vente proposera donc plus de cent cinquante manuscrits et livres imprimés d’intérêt littéraire. Avec ce florilège organisé chronologiquement, Pierre Bergé convie le lecteur à un voyage à travers six siècles de littérature, un voyage où souffle l’air du grand large, nationalités et genres mêlés.

Des premiers temps de l’imprimerie au XVe siècle, la bibliothèque Bergé conserve plusieurs témoins vénérables et le premier d’entre ceux qui seront proposés aux enchères compte au nombre des plus précieux: il s’agit de l’édition princeps, publiée à Strasbourg vers 1470, des Confessions de saint Augustin, l’un des maîtres-livres de la culture européenne. Le volume a été tiré sur les presses du typographe d’origine allemande Johannes Mentelin, un ancien compagnon de Gutenberg.

Au livre pionnier de Mentelin, succèdent quelques incunables tout aussi remarquables, tels la Deifira, dialogue sur l’art d’aimer de l’architecte et humaniste génois Leon Battista Alberti (Padoue, 1471), la Divina commedia de Dante, imprimée à Brescia en 1487 et ornée de gravures sur bois, puis l’édition princeps en grec des OEuvres d’Homère parue à Florence en 1488.

Au temps de l’humanisme, la poésie tint une place prépondérante qu’illustrent plusieurs volumes de la bibliothèque Bergé : l’édition originale des Fais d’Alain Chartier (Paris, 1489) dans laquelle figurent deux poèmes de François Villon, le recueil fondateur de Pétrarque, les Sonetti, Canzoni & Trionfi publiés à Milan en 1507, un manuscrit calligraphié et orné vers 1535, offrant des lettres et poèmes de François Ier, une des premières éditions des oeuvres de François Villon (1532, en lettres rondes), L’Adolescence Clementine de Clément Marot imprimée par le typographe et humaniste Geoffroy Tory (1532), un exemplaire de la rarissime Délie de Maurice Scève (1544), un des fleurons de la poésie de la Renaissance, l’édition de 1553 des Amours de Ronsard, la première complète, offrant notamment l’édition originale de « Mignonne, allons voir si la rose », un exemplaire parfait dans sa première reliure en vélin des OEuvres de 1555 de Louise Labé, véritable merle blanc de toute collection littéraire, le Recueil de poésie de Joachim du Bellay, publié en 1562 ou encore l’édition de 1597 du monument de la littérature portugaise, Os Lusiadas, composées sur près de 25 ans par le poète soldat Luis de Camões.

Du XVIe siècle, la bibliothèque Bergé possède aussi l’édition originale des Essais de Montaigne, le plus grand livre français, imprimé à Bordeaux en 1580 à compte d’auteur : l’exemplaire est un des quatre connus en vélin de l’époque.

Au Grand Siècle, c’est d’abord sur scène que se bâtirent les gloires littéraires. De cet âge d’or du théâtre, Pierre Bergé a réuni des exemplaires choisis : un recueil de six éditions originales de Corneille publiées entre 1644 et 1650, un exemplaire des œuvres  de Shakespeare imprimées en 1664, les éditions originales d’Esther et d’Athalie de Racine, chacune reliée en maroquin du temps et complète de la partition musicale spécialement composée pour les premières représentations, ainsi qu’un exemplaire des œuvres  de Molière publiées en 1697, relié à l’époque en maroquin pour le marquis de La Vieuville, l’un des plus célèbres « curieux » de la fin du siècle.

Le XVIIe siècle fut aussi le siècle des moralistes. On trouve dans la bibliothèque de Pierre Bergé une collection complète en reliure de l’époque des six Oraisons funèbres de Bossuet, les seules parues du vivant de l’auteur, les Pensées de Blaise Pascal dans une reliure aux armes du beau-frère de Colbert, les Caractères de La Bruyère (1689), en maroquin rouge du temps aux armes de Jean-Baptiste Henrion, ou l’édition originale des Fables de La Fontaine, en reliure ancienne.

A ces jalons du classicisme français, répondent les impressions marquantes d’autres villes européennes : le Don Quichotte publié à Lisbonne en 1605, en espagnol, troisième édition parue l’année même de l’originale madrilène, témoigne du succès inouï du roman de Cervantès. En 1623, à Florence, le petit-neveu de Michel-Ange publia pour la première fois les poèmes de son grand-oncle, révélant la face intime du peintre et sculpteur de la Renaissance (superbe exemplaire dans sa première reliure en vélin) et c’est à Leyde, aux Pays-Bas, que Descartes fit paraître son Discours de la méthode : l’exemplaire, en vélin du temps, est irréprochable.

Parmi les réprouvés du Grand Siècle, on relève une édition des Œuvres  du « Roi des Libertins », Théophile de Viau, le premier des poètes maudits après Villon, ou l’un des quelques exemplaires connus du premier roman exotique de langue française, publié en 1697, Le Zombi du Grand Perou

de l’aventurier, écrivain, pamphlétaire, assassin, séducteur, soldat puis déserteur Pierre Corneille Blessebois, redécouvert et réhabilité au XIXe siècle par Charles Nodier, à qui appartint l’exemplaire de la collection Bergé.

Enfin, on remarque un exemplaire du chef-d’œuvre  de la littérature précieuse, l’Astrée, le roman-fleuve d’Honoré d’Urfé, en maroquin du temps richement décoré.

Au siècle suivant, les philosophes se taillent la part du lion. Et dans la bataille des idées qui promurent les Lumières, quelques livres modifièrent en profondeur le paysage intellectuel dont Pierre Bergé a sélectionné des exemplaires de choix. Ainsi remarque-t-on un exemplaire en reliure armoriée du temps de l’édition originale des Lettres persanes de Montesquieu, le livre-bréviaire du marquis de Vauvenargues, Introduction à la connaissance de l’esprit humain, paru en 1746, un exemplaire aux armes, exceptionnel, de la véritable édition originale genevoise du Candide de Voltaire, publiée en 1759, ou la première édition de l’Emile de Rousseau (1762), joliment reliée à l’époque en maroquin. Sans doute faut-il aussi évoquer ici les Voyages de Gulliver, le roman philosophique de Swift (Travels into several remote nations of the world by Lemuel Gulliver) ou, comme une main tendue aux temps anciens, l’exemplaire de l’édition originale du Journal du voyage en Italie de Montaigne relié pour l’amie des philosophes, la marquise du Deffand, avec la marque distinctive des livres de sa bibliothèque, un chat doré.

La bibliothèque comprend également plusieurs livres célèbres de la littérature libertine, dont le chef-d’œuvre  du genre, les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, 1782, un exemplaire parfait en reliure de l’époque de la Fuite des plombs de Casanova (1787), seul fragment des Mémoires publié du vivant de l’auteur, l’exemplaire ayant appartenu à Edmond de Goncourt de Monsieur Nicolas de Restif de la Bretonne, et un roman licencieux fameux, Félicia ou mes fredaines du chevalier de Nerciat. Si ce dernier livre est relativement commun, cet exemplaire est rendu unique par sa provenance : il porte en effet la signature autographe du marquis de Sade sur un feuillet de faux-titre.

De l’auteur des Cent Vingt Journées de Sodome, Pierre Bergé eut enfin la bonne fortune d’acquérir l’ultime manuscrit autographe érotique, Les Journées de Florbelle, il s’agit du seul cahier rescapé de l’autodafé ordonné par le commissaire de police et le fils de l’auteur après qu’ils eurent saisi, au domicile du marquis de Sade, les volumes manuscrits du grand roman de la maturité, trop scandaleux pour échapper à leur censure. La redécouverte de ce manuscrit disparu depuis des décennies a été récemment célébrée par Annie Le Brun qui l’a exposé au musée d’Orsay parmi les trésors de Sade : « attaquer le soleil ».

Des Lumières encore, Das Römische Carneval de Goethe, orné de gravures de costumes finement coloriées à l’époque (Berlin, 1789 : exemplaire tel que paru, broché) ou l’édition originale du seul roman écrit par Hölderlin, Hyperion, un des livres-clefs de la littérature allemande et un des plus rares.

Du XIXe siècle, le grand siècle littéraire, foisonnant et multiple, la bibliothèque Bergé est prodigue en volumes d’exception : L’exemplaire des Considérations sur les principaux événements de la Révolution française de Mme de Staël, longuement et furieusement annoté par Stendhal.

De la même Mme de Staël, l’édition qu’elle a préparée et préfacée des Lettres et Pensées du prince de Ligne (1809), exemplaire relié pour l’empereur Napoléon Ier – sans doute le seul volume connu de l’exilée de Coppet aux armes de celui qu’elle regardait comme l’Attila des temps modernes.

Le Monde comme il est, roman noir d’Astolphe de Custine (1835), relié pour l’impératrice Marie-Louise ; La pièce de théâtre et manifeste romantique de Victor Hugo, Hernani (1830), portant un envoi autographe signé à Prosper Mérimée, ou, près de quarante ans plus tard (1867), le fameux cri d’amour à la France du poète exilé à Guernesey, Paris, avec envoi autographe signé à Verlaine ; En 1832, le même Hugo adressait l’édition originale de Le Roi s’amuse à Gérard de Nerval, l’un des rarissimes livres connus ayant appartenu au poète des Chimères, etc.

En ce siècle du bouillonnement littéraire européen, on trouve un rarissime exemplaire complet des Contes de Grimm (Kinder und Haus Marchen, 1812-1822), Pride and Prejudice de Jane Austen, un des bijoux du romantisme allemand, Prinzessin Brambilla de Hoffmann (1821), doté d’une rarissime dédicace autographe, un exemplaire miraculeusement conservé tel que paru de l’Adonais de Shelley, ainsi qu’un véritable feu d’artifices d’éditions originales russes : Poltava de Pouchkine (1829), broché, l’introuvable Boris Godounov, en reliure décorée du temps, Les Soirées du hameau de Gogol, son premier livre en prose (1831-1832), Les Possédés que Dostoïevsky intitulait alors Les Démons (Bésy, 1873 ; Anna Karénina de Tolstoï, Au crépuscule, 1887, recueil de nouvelles de Tchekov avec envoi autographe signé à son ami l’acteur Pavel Svobodin.

L’ensemble est d’autant plus exceptionnel quand on songe à la rareté de ces premières éditions russes.

Aux exemplaires éminents d’œuvres  de Balzac (Le Lys dans la vallée, 1836, avec envoi à la duchesse de Castries ou la Physiologie du mariage,

1834, enrichi d’une extraordinaire dédicace autographe érotique), Pierre Bergé a joint les textes marquants du XIXe siècle : Mademoiselle de Maupin, par exemple, que Théophile Gautier fit paraître en 1835-1836 avec une célèbre préface-manifeste : l’exemplaire n’est autre que celui qui appartint à Balzac, l’exemplaire de De l’amour que Stendhal a offert à son ami Luigi Buzzi, le recueil, en reliure du temps, des Canti et des Operette morali de Leopardi, deux chefs-d’œuvre  de la littérature italienne, l’exemplaire personnel de Charles Dickens de son David Copperfield (1850) ou encore Les Filles du feu de Gérard de Nerval

(1854), un des neuf exemplaires connus comportant un envoi de la main de l’auteur, celui-ci adressé à Mr. Bertrand, l’oncle du docteur Blanche dans la clinique duquel l’auteur a été soigné.

La bibliothèque Bergé conserve aussi une extraordinaire relique littéraire,la revue Le Carrousel (1836-1837) : sur cet exemplaire, Gérard Labrunie a signé, pour la première fois, de son nom de plume, Gérard de Nerval.

Flaubert, ce géant

De son écrivain de prédilection, Pierre Bergé a réuni de nombreuses pièces remarquables, dont le fameux exemplaire de l’édition originale de Madame Bovary (1857) offert par Gustave Flaubert à Victor Hugo : « Au Maître, souvenir et hommage. »

Les exemplaires des autres ouvrages de l’auteur sont également enrichis d’envois prestigieux : ainsi Salammbô (1863) est-il dédicacé à Alexandre Dumas fils, L’Education sentimentale (1870) à George Sand, de la part de « son vieux troubadour », La Tentation de Saint Antoine (1874) a été offerte au disciple « Guy de Maupassant, que j’aime comme un fils » et les Trois contes (1877) portent une dédicace à la princesse Mathilde, fille de Jérôme Bonaparte, dont le romancier fréquenta assidument le salon.

Au chapitre des manuscrits, Pierre Bergé eut la chance d’acquérir le recueil des notes autographes, ébauches, plans et scénarios de L’Education sentimentale, véritable laboratoire de l’œuvre à venir restituant les différentes versions envisagées comme le travail acharné du romancier.

Difficile de réunir ensemble plus significatif.

Poésie et alentours

 De Baudelaire, Pierre Bergé a acquis l’exemplaire de l’édition originale des Fleurs du Mal adressé par le poète à Sainte-Beuve, l’assurant de son « amitié filiale ».

Quant à l’exemplaire des Poèmes saturniens, premier recueil de Verlaine tiré à 500 exemplaires en 1866, le poète l’a offert à Auguste Poulet- Malassis, l’éditeur des Fleurs du Mal. Deux autres volumes paraissent leur répondre : l’exemplaire de la première édition de Là-bas est enrichi d’un envoi autographe de Huysmans à Paul Verlaine, de son côté, Barbey d’Aurevilly a calligraphié à l›encre rouge et noire, avec rehauts d’or, en tête des Diaboliques (1874) : « A M. Joris Karl Huysmans, la griffe de l’auteur qui, malgré son titre, n’est pas celle du Diable. J. »

Ainsi se tissent, par le jeu des envois croisés, ces liens en manière d’échos qui dessinent cette collection singulière et témoignent, une fois encore, du goût Bergé.

Le jeu d’épreuves corrigées des Poètes maudits restitue les efforts de Verlaine pour que soient enfin reconnus trois poètes majeurs du second XIXe siècle : Tristan Corbière, Stéphane Mallarmé et Arthur Rimbaud.

L’extraordinaire exemplaire en fascicules de l’édition originale lithographiée du premier recueil poétique de Stéphane Mallarmé,tirée à 47 exemplaires en 1887 : chacun des fascicules porte un envoi autographe à celle qui fut la maîtresse et le modèle de Manet, Mery Laurent. Les dédicaces, toutes différentes, témoignent d’une gradation dans les sentiments et forment une manière de poème amoureux.

Le seul jeu d’épreuves subsistant de l’édition des Valentines projetée par Germain Nouveau en 1887 porte témoignage des dernières années de l’un des grands poètes du siècle, au terme d’une crise mystique, il en avait détruit le manuscrit et renoncé à sa publication.

L’exemplaire du vaste poème épique de William Morris, The Earthly Paradise, a été offert par son auteur à John Ruskin, hommage du disciple au maître. Le réprouvé de l›Angleterre victorienne, Oscar Wilde, adressa quant à lui son Dorian Gray à Henri de Régnier, « from his friend and admirer. »

Au lycée Condorcet à Paris, en 1886-1887, un groupe de jeunes gens réunis autour de Marcel Proust (alors âgé de seize ans) publia, sous l’égide de Sainte-Beuve, une revue littéraire : Le Lundi. Cinq livraisons d’une insigne rareté témoignant des premiers essais du futur auteur de

la Recherche, et l’un des bijoux de la bibliothèque Bergé. Dix ans plus tard, en 1896, le « Merde ! » d’Ubu roi fait scandale et c’est à l’une de ses plus proches qu’Alfred Jarry a offert un exemplaire de l’édition originale : Rachilde, l’épouse du directeur du Mercure de France, Alfred Valette, en « Hommage de Mr. Ubu ». Pour plusieurs générations, André Gide a été le « Contemporain capital » ; il fut pour Pierre Bergé un enthousiasme littéraire en même temps qu’un guide. Sa bibliothèque renferme le manuscrit autographe des Cahiers d’André Walter, premier livre d’André Gide, mais aussi l’exemplaire sur grand papier de Paludes (1895) offert « à Monsieur Stéphane Mallarmé, notre maître très vénéré. »

Du même, l’exemplaire de l’édition originale de L’Immoraliste (1902) porte un envoi à Léon Blum, l’ami rencontré en classe de philosophie en

1888 au Lycée Henri IV. Ces précieuses reliques gidiennes sont une manière de passage de témoin d’un siècle à l’autre. Deux fortes têtes inaugurent le XXe siècle, deux hommes engagés auxquels Pierre Bergé a été fidèle : Octave Mirbeau, dont l’impitoyable Journal d’une femme de chambre paru en 1900 est ici dédicacé à Anatole France, et Emile Zola, le porteur de flamme, dont le tonitruant J’accuse devait modifier le cours du temps. Pierre Bergé possède précisément un recueil de textes sur l’Affaire Dreyfus portant un envoi « à ma chère femme, en remerciement pour sa fidélité et sa bravoure, pendant les trois terribles années qui lui ont causé tant de tourments et tant de souffrances, avec toute la tendresse reconnaissante de mon cœur  ». L’exemplaire a été recouvert par Alexandrine Zola d’une reliure brodée, confectionnée par elle. Toutefois, la chronologie n’est pas qu’affaire de centaines et si le siècle a officiellement débuté en 1900, il ne devait basculer que treize ans plus tard – 1913, année de toutes les audaces, acte de naissance de la modernité, l’an I du nouveau monde auquel Pierre Bergé a souhaité rendre hommage.

La veille du cataclysme qui allait précipiter le monde dans le chaos, Apollinaire publie Alcools, avec un portrait frontispice de Pablo Picasso (l’exemplaire porte un envoi au poète belge André Fontainas), Stravinsky donne le Sacre du Printemps (exemplaire offert au chef d’orchestre de la première, Pierre Monteux), Blaise Cendrars publie La Prose du transsibérien ornée de compositions abstraites ou simultanéistes de Sonia Delaunay, Franz Kafka publie son premier livre, Betrachtung, un recueil de 18 textes courts évoquant la transmutation du réel, Marinetti annonce le triomphe du Futurisme, Du côté de chez Swann, Marcel Proust s’engage à la recherche du temps perdu, Alain-Fournier et Péguy, bientôt fauchés tous deux parmi les premiers sur le Front, lancent Le Grand Meaulnes (envoi à Thomas Hardy) et Eve, Albert Gleizes et Jean Metzinger, comme Apollinaire, célèbrent le cubisme, en Russie, Ossip Mandelstam lance son premier recueil composé de 23 poèmes, en Autriche, un jeune poète sous influence rimbaldienne, Georg Trakl, publie l’un des recueils les plus marquants de la littérature germanique, Gedichte, avant de se suicider face à l’horreur (seul exemplaire connu avec un envoi, il est enrichi d’un poème autographe)… Juste avant que n’éclate le conflit, cette « autodestruction d’une civilisation parvenue à l’âge d’or » (Cyril Connolly), l’impeccable Kahnweiler édite l’un des plus beaux livres illustrés de Picasso, Le Siège de Jérusalem de Max Jacob, avec 3 eaux-fortes d’inspiration cubiste. Pierre Bergé a confié son exemplaire, un des 15 premiers sur papier du Japon, à la relieuse belge contemporaine Louise Bescons. Cette reliure, exécutée tout juste cent ans après la publication, apparaît comme un passage de témoin, une profession de foi dans l’avenir du livre.

De son côté, le 25 avril 1914, Raymond Roussel a offert un exemplaire sur Japon de son Locus Solus à Marcel Proust. L’exemplaire rejoint ainsi un autre volume de la bibliothèque de l’auteur de la Recherche : Le Greco, la monographie que Maurice Barrès consacra en 1911 au peintre espagnol. L’édition était dédiée au flamboyant Robert de Montesquiou qui en a transmis un exemplaire à son ami Marcel Proust, en « Souvenir du dédicacé ».

Le Surréalisme occupe une place éloquente dans la bibliothèque Bergé avec notamment l’extraordinaire manuscrit autographe de Nadja. Ce premier jet du chef-d’œuvre  d’André Breton, offrant de nombreuses variantes, est demeuré inédit jusqu’à ce jour : sa redécouverte est un événement. Quant à l’exemplaire de L’Air de l’eau, publié en 1934 avec des gravures au burin d’Alberto Giacometti, il est enrichi de six dessins originaux préparatoires du peintre ainsi que d’une gravure refusée : André Breton l’a offert au plus proche de ses compagnons des temps héroïques, le poète Paul Eluard, « l’homme dont le nom dans ma vie aura sonné de beaucoup le plus clair, qu’il fût là, je songerais encore, même désespéré à être heureux. »

En 1931, René Crevel adressa son Dali ou l’anti-obscurantisme à Paul Valéry. La dédicace du surréaliste enragé, en simple « hommage », au poète exquis de La Jeune Parque est aussi surprenante que laconique. aussi la dédicace de Louis-Ferdinand Céline sur l’édition originale du Voyage au bout de la nuit : « A Mons. André Gide, très respectueux et sincère hommage, Louis Céline. » Surprenante encore la provenance de l’exemplaire de la première édition française d’Ulysse, éditée par Adrienne Monnier en 1929, l’éditrice l’ayant offert à Antonin Artaud. L’envoi dont Musil a enrichi l’exemplaire de l’Homme sans qualités (Der Mann ohne Eigenschaften, 1930) est quant à lui émouvant : il s’adresse au docteur Hugo Lukacs, le psychiatre qui permit à l’auteur de surmonter son blocage de la page blanche.

Sous une forme plus cryptique, Gertrude Stein a fait parvenir en 1941 au peintre Pablo Picasso son Paris France : « A Pablo, ma toile sur ton mur, toujours. » Le fameux portrait de l›auteur par Picasso, auquel fait allusion Gertrude Stein, avait demandé trois mois de travail : il est désormais accroché sur les murs du Metropolitan Museum of Art de New York.

Enfin, que s’est-il passé quand, en 1949, l’égérie existentialiste, Simone de Beauvoir, reçut le Précis de décomposition d’un écrivain roumain encore inconnu accompagné d’un « hommage respectueux » ? Rien – le volume n’est pas coupé et cette virginité même de l’exemplaire dit beaucoup de la réception de Cioran en France.

Le chapitre consacré au XXe siècle ouvre également grand les portes aux littératures du monde. Poiemata de Constantin Cavafy, recueil de 38 poèmes imprimé à petit nombre et hors commerce à Alexandrie sur les presses de Kasimate et Iona de 1924 à 1926, est un volume précieux ; l’exemplaire l’est plus encore, enrichi d’un envoi et du manuscrit autographe d’un poème de jeunesse To pro skali (La première marche), poème-manifeste sur les valeurs qui président au métier des Lettres. L’exemplaire de Der Prozess (Le Procès) de Kafka est immaculé, cartonnage et jaquette de l’éditeur ayant été conservés tels que parus. Le Poema del cante jondo de Federico Garcia Lorca (1931) a été chaleureusement offert « A mi querido amigo el grande escritor Pedro Mourlane Michelena » : surprenante destination pour ces poèmes d’une sensualité sauvage que celle de l’écrivain et journaliste basque, membre de la Phalange et réactionnaire affirmé… L’édition originale de Mensagem, 1934, porte un envoi à son traducteur en français, Pierre Hourcade, « com un grande abraço » de Pessoa. Le Français joua, il est vrai, un rôle déterminant dans la découverte hors du Portugal du plus grand poète lusitanien depuis Camões. On pourrait encore relever le chef-d’oeuvre de Primo Levi paru deux ans après la guerre, en 1947, Se questo è un uomo, un des livres majeurs nés de l’horreur concentrationnaire.

La période contemporaine est illustrée notamment par deux volumes au confluent de l’art et de la littérature : Barakei (L’Ordalie par les roses) de Mishima, illustré de 45 somptueux portraits photographiques de l’écrivain japonais par Eikoh Hosoe, et le Scrap Book 3 de Williams Burroughs, tiré à 30 exemplaires, qui prolonge de manière insolente et sophistiquée l’expérience de la Beat Generation.

Jean Giono devait être plus qu’un enthousiasme littéraire pour Pierre Bergé. Dans le jardin de la maison de l’écrivain, à Manosque, se trouvait une petite maison, aujourd’hui disparue, là vécurent Pierre Bergé et Bernard Buffet. L’exemplaire de L’Ecossais, un volume peu connu de Giono publié en 1955, porte un envoi de l’écrivain, écho de temps heureux : « à Pierre Bergé, à Bernard Buffet, leur fidèle Jean Giono. »

Mais s’il est une amitié littéraire qui a marqué la vie de Pierre Bergé, c’est bien celle de Jean Cocteau. Et, logiquement, la bibliothèque conserve du poète nombre de trésors. Le 11 décembre 2015, quelques-uns seront proposés, dont le manuscrit autographe du Grand Ecart, conservé dans une reliure mosaïquée dessinée par Francis Picabia. On relève également un exemplaire du Cap de Bonne Espérance (1919), premier poème moderniste de Cocteau, dans une reliure originale de Louise Denise Germain. Décoratrice, cette dernière fut l’une des premières femmes à s’imposer dans la reliure de création.

L’exemplaire de La Noce massacrée (1921) n’est autre que celui offert par Cocteau à Raymond Radiguet.

Enfin, l’édition originale du Requiem, le testament poétique de Cocteau paru en 1962, porte un merveilleux envoi autographe au bibliophile et ami qui donne tout son sens à la collection : « Mon Pierre, Je sais bien qu’il faut porter sa croix – la mienne est lourde. Je t’envoie ce fleuve dans lequel on crache. Je te l’envoie sur un des exemplaires bleus pour te dire ma tendresse. Jean ».

Index complet des auteurs

 Henri Alban Fournier, dit ALAIN-FOURNIER | Leon Battista ALBERTI |

Guillaume APOLLINAIRE | Aurelius AUGUSTINUS | Jane AUSTEN | Honoré

de BALZAC | Jules BARBEY D’AUREVILLY | Maurice BARRES | Charles

BAUDELAIRE | Georges BERNANOS | Pierre Corneille BLESSEBOIS |

Jacques-Bénigne BOSSUET | André BRETON | Michelangelo BUONARROTI

| William BURROUGHS | Lord George Gordon BYRON | Luís de CAMOENS

| Giacomo CASANOVA | Constantin P. CAVAFY | Louis-Ferdinand CELINE

| Blaise CENDRARS | Miguel de CERVANTES | Alain CHARTIER | F.A. de

CHA TEAUBRIAND | E. M. CIORAN | Jean COCTEAU | Pierre CORNEILLE |

René CREVEL | Astolphe de CUSTINE | DANTE | René DESCARTES | Charles

DICKENS | Denis DIDEROT | Fiodor Mikhaïlovitch DOSTOÏEVSKI | Joachim DU

BELLAY | Gustave FLAUBERT | FRANÇOIS 1er & al. | Robert FROST | GALLAND

| Théophile GAUTIER | André GIDE | Albert GLEIZES | Jean METZINGER |

Johann Wolfgang von GOETHE | Nicolas Vassilievitch GOGOL | Carlo

GOLDONI | Jakob & Wilhelm GRIMM | Ernst Theodor Amadeus HOFFMANN |

Friedrich HÖLDERLIN | HOMERE | Victor HUGO | Joris-Karl HUYSMANS | Max

JACOB | Alfred JARRY | James JOYCE | Franz KAFKA | Jean de LA BRUYERE

| Paul LAFOND | Jean de LA FONTAINE | Louise LA BE | Pierre Choderlos

de LACLOS | Michel LEIRIS | Giacomo LEOPARDI | Primo LEVI | Charles

Joseph Lamoral, prince de LIGNE | LONGUS | Federico Garcia LORCA |

Vladimir MAÏAKOVSKI | Stéphane MALLARMÉ | Ossip MANDELSTAM |

Clément MAROT | Charles Robert MATURIN | Henri MICHAUX | Octave

MIRBEAU | Yukio MISHIMA | Hosoe EIKOH | MOLIERE | Michel de MONTAIGNE

| Charles-Louis de Secondat, baron de MONTESQUIEU | William MORRIS |

Robert MUSIL | André-Robert Andréa de NERCIAT | Gérard de NERVAL |

Anaïs NIN | Germain NOUVEAU | Blaise PASCAL | Charles PEGUY | Fernando

PESS OA | Francesco PETRARCA | Edgar Allan POE | John William POLIDORI |

Alexandre Serguéiévitch POUCHKINE | Marcel PROUST | François RABELAIS

| Jean RACINE | Nicolas-Edme RESTIF DE LA BRETONNE | Pierre REVERDY

| Pierre de RONSA RD | Jean-Jacques ROUSSEAU | Raymond ROUSS EL |

Donatien Alphonse François, marquis de SADE | Nathalie SA RRAUTE |

Maurice SCÉVE | Marcel SCHWOB | Victor SEGALEN | William SHAKESPEARE

| Percy Bisshe SHELLEY | Germaine Necker, baronne de STAËL | Gertrude

STEIN | Henri Beyle, dit STENDHAL | Robert Louis STEVENSON | Igor

STRAVINSKY | Italo SVEVO | Jonathan SW IFT | Anton Pavlovitch TCHEKHOV |

Lev Nikolaïevitch TOLSTOÏ | Ivan TOURGUENIEV | Honoré d’URFÉ | Jacques

VACHE | Luc de Clapiers marquis de VAUVENARGUES | Paul VERLAINE |

Théophile de VIAU | François VILLON | Pauline Mary Tarn, dite Renée

VIVIEN | VOLTAIRE | Oscar WILDE | Marguerite YOURCENAR | Émile ZOLA |

Pierre Bergé & Associés